La blockchain, une réponse aux enjeux des supply chains ?

Et si la blockchain pouvait aider les organisations à mettre en oeuvre des modèles à la fois plus performants et plus vertueux de supply chain ? Adobe Stock
26/12/2025

Côté Recherche – Et si la blockchain pouvait aider les organisations à mettre en oeuvre des modèles à la fois plus performants et plus vertueux de supply chain ? Une question que Mathieu Lesueur-Cazé, Associate Professor en Supply Chain Management à Excelia Business School, a mise au centre de sa démarche scientifique.

Enquête réalisée par Muriel Jaouën, parue dans le numéro 83 de Supply Chain Magazine

Alors que la transformation digitale des entreprises favorise le déploiement de technologies innovantes, la blockchain présente d’indéniables atouts pour les supply chains. Nombre de notes d’experts décrivent l’avantage que les organisations pourraient trouver à intégrer cette technologie à la gestion de leur réseau d’approvisionnement. La littérature académique, en revanche, se montre pour sa part beaucoup plus lapidaire. Parmi les très rares travaux de recherche scientifique menés sur le sujet figure une thèse, présentée en juin 2023 dans le cadre du Centre de Recherche en Économie et Management de l’Université de Rennes, sous le titre « Effets de la blockchain sur les relations des acteurs au sein de la chaîne logistique ».

L’auteur, Mathieu Lesueur-Cazé, est aujourd’hui enseignant-chercheur et expert dans le domaine de la supply chain. Avant de rejoindre Excelia Business School, il a travaillé comme consultant en entreprise. Cette expérience lui a permis de réaliser sa thèse dans le cadre d’un contrat Cifre (Conventions industrielles de formation par la recherche), dispositif offrant aux professionnels la possibilité de faire financer un projet académique par leur employeur. Si elle n’est pas si courante, ce genre de démarche rallie de plus en plus de consultants soucieux de consolider leur posture professionnelle à la faveur d’une démarche scientifique synonyme d’exigence intellectuelle. Pour sa part, Mathieu Lesueur-Cazé a envisagé la démarche scientifique dans une logique de recherche-action, visant autant l’édification scientifique que la transformation de la réalité des organisations.

Inventer et diffuser des modèles partagés

« Lorsque j’ai intégré le monde du conseil, j’ai constaté l’engouement partagé des entreprises pour les projets d’intégration d’ERP. Or, si les outils de planification s’avèrent très pertinents pour les achats, la production ou le marketing, je pense qu’ils ne suffisent plus à répondre à des modèles sous-tendus par la raréfaction de la ressource. On ne peut plus raisonner comme il y a trente ans. La grande question qui va se poser demain aux chaînes de valeur est celle du partage de la ressource. Comment inventer et diffuser des modèles partagés ? La blockchain est une réponse possible », explique Mathieu Lesueur-Cazé.

Technologie de stockage et de transmission d’informations, la blockchain (en français chaîne de blocs) constitue une base de données partagée par tous ses utilisateurs, sans intermédiaire, et qui intègre l’historique de tous les échanges effectués entre eux depuis sa création. Les données stockées ne peuvent être modifiées ou effacées sans le consentement de toutes les parties prenantes. Une signature numérique est attribuée à tous les acteurs, chacun pouvant ainsi consulter l’origine de toute transaction. En permettant aux différents adhérents de vérifier à tout moment la validité de la chaîne, ce modèle distribué sécurise l’ensemble et chacune des parties. Les vertus de la blockchain appliquée aux supply chains sont souvent résumées à trois avantages : traçabilité, transparence et sécurité.

La blockchain permet de suivre l’ensemble du parcours d’un produit, depuis sa conception jusqu’à sa livraison finale. Les différentes entreprises de la chaîne d’approvisionnement peuvent ainsi savoir où se trouvent les produits, qui les a manipulés et à quel moment. Ce qui, en cas de litiges, facilite la détermination des responsabilités. Le management de données optimisé par la blockchain et son système de chiffrement offre une vision des flux à 360 degrés et permet d’anticiper les besoins et les stocks.

Blockchain « mono-acteur » pour supply chains complexes

Quelles formes de gouvernance peut prendre la blockchain appliquée aux supply chains industrielles ? Mathieu Lesueur-Cazé décrit trois grands sous-modèles : les blockchains privées de type « mono-acteur » (centralisées), les blockchains privées de consortium (décentralisées) et les blockchains hybrides (distribuées), également appelées semi-publiques.

Les blockchains privées « mono-acteur » sont des blockchains destinées aux supply chains particulièrement complexes. Elles se caractérisent par la présence d’un acteur dominant, pivot organisationnel de la chaîne logistique (typiquement une enseigne de grande distribution). Ces blockchains sont dites privées du fait du caractère confidentiel des données en jeu. Seuls des acteurs autorisés appartenant à l’organisation peuvent y adhérer.

Les blockchains de consortium sont destinées à un groupement d’acteurs dont l’interconnexion suppose un degré de confiance plus important. Elles favorisent la mise en place d’une structure horizontale à laquelle n’adhèrent que les membres autorisés.

Enfin, les blockchains hybrides conjuguent les critères des deux autres modèles en s’adossant aux processus de contrôle classiques des entreprises : règles de gestion contenues dans des ERP ou dans d’autres logiciels de gestion intégrés. Ni horizontales ni verticales, elles excluent tout lien de subordination. « Il s’agit dès lors de s’assurer qu’il n’y a aucune omission de la part des acteurs dans leurs déclarations sur le fonctionnement de leurs processus internes. Ce travail de vérification étant confié à une entreprise tierce », souligne Mathieu Lesueur-Cazé.

La confiance, dénominateur commun entre blockchain et supply chain

La supply chain induit entre les différents maillons qui la composent une relation de confiance. Cette même confiance constitue l’un des marqueurs de la blockchain et de ses différents principes d’organisation : registre distribué, algorithmes de consensus et smart contracts. Au-delà de ce parallélisme, le chercheur s’est intéressé à la manière dont la blockchain peut affecter les relations inter-organisationnelles au sein des chaînes logistiques. « Lorsque j’ai choisi d’investir cet angle de travail en 2018, il s’agissait d’une thématique inédite de la recherche académique. Je l’ai donc abordée de manière exploratoire », commente l’enseignant-chercheur.

Comme dans toute démarche scientifique, une question en entraîne d’autres. En interrogeant l’impact de la blockchain sur les relations entre les acteurs, Mathieu Lesueur-Cazé en est venu à s’intéresser aux enjeux et aux conséquences des modes de gouvernance favorisés par les blockchains de consortium et les blockchains de type mono-acteur au sein des chaînes logistiques, puis aux effets de la technologie blockchain sur les relations entre donneurs d’ordres et sous-traitants. Pour répondre à ces différentes questions, il a mobilisé un bouquet de théories familières des chercheurs en supply chain management : la théorie des coûts de transaction, la théorie de l’agence et la théorie des réseaux.

Freins techniques, juridiques et culturels

Si blockchain et supply chain sont a priori faites pour s’entendre, les blockchains appliquées à la supply chain ne sont pas exemptes de certaines limites, explique le chercheur : absence de protocole universel, existence de failles dans l’application des smart contracts, instabilité des cryptomonnaies. Des questions d’ordre juridique demeurent également en suspens, qui concernent notamment les smart contracts, ces protocoles informatiques programmés le long de la blockchain pour faciliter les prises de décision entre les parties en les automatisant. « À qui appartiennent les smart contracts ? Une marque peut-elle seulement imposer à ses fournisseurs un programme informatique qui viserait la provenance des matières premières ? », interroge Mathieu Lesueur-Cazé.

Au-delà de ces interrogations, qui sous-tendent le travail de recherche engagé par l’enseignant, l’adoption de la blockchain dans le cadre des chaînes logistiques demeure encore timide. La blockchain reste un système complexe, assez conceptuel, qui peut sans doute refroidir les conversions. Surtout, avance l’enseignant, ce modèle appelle un changement assez radical de paradigme de la part d’acteurs habitués à réfléchir en termes concurrentiels et peu habitués à travailler selon des modèles collaboratifs et partagés. Il n’empêche, la blockchain devrait logiquement gagner en puissance dans les organisations, qui n’auront pas d’autre choix que de miser sur des technologies collaboratives, seules aptes à accompagner la migration des entreprises et des marchés vers des modèles à la fois plus performants et plus vertueux.

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