Avec 180 personnes basées à Vélizy-Villacoublay, le Centre du Soutien des Opérations et des Acheminements (CSOA) projette chaque année 90 000 soldats et 320 000 tonnes de fret hors de l’Hexagone, en s’appuyant à près de 90 % sur des prestataires civils. Son chef, le Général Fabrice Feola, revient sur les missions de cet organisme interarmées et détaille les grands chantiers du moment : structuration de la base industrielle d’acheminement, exercices Excalibur 26 menés avec les industriels en marge d’Orion 26, et défi de la mobilité militaire en Europe.
Supply Chain Magazine : Pouvez-vous nous présenter les missions et l’organisation du CSOA ?

Fabrice Feola : Le Centre du Soutien des Opérations et des Acheminements est un organisme interarmées créé en 2014 et qui est placé sous les ordres du sous-chef opération de l’état-major des armées. Notre mission est triple. La première consiste à assurer le soutien en opérations des troupes et unités déployées en opérations extérieures dans des pays étrangers. La deuxième, qui mobilise le plus de monde au sein du CSOA, c’est d’assurer les acheminements stratégiques des armées, à savoir toutes les projections de passagers, de personnel, d’équipements, de véhicules, de matériel en dehors des frontières hexagonales, y compris les opérations de pré et post-acheminement sur le territoire national. Cela comprend également la phase de retour. Nous assurons également l’ensemble du soutien de ces forces lorsqu’elles sont déployées en opérations, en exercices dans nos différents territoires d’outre-mer ou stationnées à l’étranger à Djibouti, aux Émirats Arabes Unis, ou encore en Afrique. La 3e mission, c’est de faire partie de l’organisation de coordination des mouvements des unités et des troupes de l’OTAN sur le territoire européen. En tant que NMCC France (National Movement Coordination Center), le CSOA est le rouage de cette organisation consistant à fluidifier, à organiser sur le territoire national l’ensemble des mouvements qui seraient mis en œuvre en cas d’activation des plans de l’OTAN, avec notamment le débarquement d’Alliés en France. Cette mission est particulièrement importante sur notre territoire parce que nous sommes à la fois un pays de projection et un pays de transit, mais également une base arrière si l’on réfléchit à une zone d’opérations qui se situerait sur le flanc Est de l’Europe.
SC Mag : Que représente le CSOA en termes de moyens et d’effectifs ?
Fabrice Feola : 180 personnes, toutes basées à Vélizy-Villacoublay. Globalement, en moyenne, nous projetons chaque année quelque 90.000 soldats, et de l’ordre de 320.000 tonnes de fret. Nous nous appuyons notamment sur des moyens « patrimoniaux », c’est-à-dire appartenant à l’Armée : des flottes d’avions A330 MRTT et A400M Atlas, une flotte de camions, un parc de wagons et de conteneurs, ainsi que des BRF (Bâtiments Ravitailleurs de Force) de la Marine nationale. Il y a également des moyens externalisés, multimodaux. Nous avons plusieurs types de contrats pour la voie maritime, pour le fret ferroviaire, pour le routier, l’aérien, que ce soit pour les passagers ou le fret. Et nous nous appuyons aussi sur les structures internationales, que sont l’EATC (European Air Transport Command), et sur le MCCE (Multinational Coordination Center Europe) qui permettent de faire des échanges de services de transport entre pays. Nous disposons par ailleurs au sein au sein du CSOA d’expertises très pointues et assez uniques au sein des armées, comme le bureau douane interarmées, un bureau dédié au transport de marchandises dangereuses, la commission centrale fer et un pôle de compétences en système d’information logistique.
SC Mag : Combien de prestataires externes cela représente-t-il au final ?
Fabrice Feola : Un certain nombre car il y a souvent plusieurs titulaires par contrat, suivant la nature des contrats, qui sont au nombre d’une trentaine. Par exemple, pour la voie maritime affrétée, nous n’avons qu’un seul titulaire, mais trois ou quatre pour la voie maritime affrétée complémentaire. En fait, nos moyens de déploiement des armées reposent pour une partie très importante sur l’externalisation et sur le lien que l’on entretient avec la base industrielle de soutien et de défense (BISD) consacrée aux acheminements, que l’on appelle la BISDA. En ce qui concerne le fret, près de 90% des volumes sont externalisés. Mais ne nous y trompons pas, cela ne signifie pas que la capacité de transport avec des moyens patrimoniaux est anecdotique. Ces derniers, dont la poursuite de la montée en puissance est nécessaire, sont utilisés principalement dans l’urgence et dans des zones de menaces dans lesquelles les moyens affrétés ne peuvent pas intervenir.
SC Mag : Aujourd’hui, vous cherchez à faire évoluer les relations avec ces prestataires, pourquoi ?
Fabrice Feola : Dans l’hypothèse d’un engagement majeur auquel il faut nous préparer, il y a en effet nécessité de faire évoluer, de structurer et d’animer la partie contractuelle avec ces entreprises, pour pouvoir changer d’échelle, et nous prémunir de la concurrence sur l’accès à ces ressources, de nos alliés par exemple, qui pourrait restreindre notre mobilité. C’est l’état d’esprit dans lequel on essaie de se mettre collectivement. Nous sommes en cours d’établissement d’une cartographie avec les différents ministères concernés et avec les acteurs privés pour être capable de connaître les ressources, les contraintes et les limites des moyens mobilisables, mais également de mettre en œuvre les contrats les mieux adaptés au moment actuel, c’est-à-dire le temps de compétition, comme à celui auquel nous pourrions être confrontés demain.
SC Mag : Que signifie cette notion de temps de compétition ?
Fabrice Feola : Elle fait partie de la nouvelle grille de lecture stratégique pour remplacer le continuum paix-crise-guerre. Depuis la dernière décennie, nous sommes en temps de compétition. Demain, viendra peut-être un temps de contestation puis d’affrontement. Pour nos acheminements, on doit donc entretenir la meilleure connaissance, et les meilleurs liens possibles avec cette BISDA pour nos besoins en temps de compétition, mais aussi se demander quels seront nos besoins et la manière dont on pourra les mobiliser, c’est-à-dire les contractualiser, lorsqu’on aura franchi ces jalons. L’idée maîtresse est véritablement de fonctionner en « équipe France ».
SC Mag : Avez-vous déjà eu l’occasion de faire passer ce message aux fournisseurs de la BISD ? Quel type d’actions attendez-vous d’eux ?
Fabrice Feola : Oui, ce message n’est pas nouveau, et les industriels, qui ont le sens des responsabilités et de l’intérêt national se sentent déjà concernés. Mais il est plus intense depuis quelques temps, car la prise de conscience générale de la menace et d’une hypothèse d’engagement majeur sont plus fortes. Depuis 2023, nous organisons chaque année un séminaire pour l’externalisation de la logistique opérationnelle des armées (SELOA). La prochaine édition aura lieu le 2 avril 2026 à Villepinte, au sein du SITL. Et nous passons à la vitesse supérieure en mettant en oeuvre pour la première fois cette année une séquence d’exercices sur table en marge d’un entrainement militaire majeur qui s’appelle Orion 26, avec certains industriels qui seront acteurs, et d’autres qui si ils le souhaitent pourront être observateurs. L’idée est de nous rapprocher, de mieux nous connaître, pour pouvoir être plus efficaces et plus opérationnels le jour où il faudra se mobiliser rapidement ensemble. Ces exercices, regroupés sous le nom d‘Excalibur 26, seront débriefés lors du séminaire du 2 avril.
SC Mag : Mais quand vous dites industriels, ce sont des acteurs de la prestation logistique et du transport ou y a-t-il aussi des industriels qui peuvent être intégrés à cela ?
Fabrice Feola : Notre mission est effectivement de construire et de dimensionner notre plan de transport par rapport à ce qu’il y a à déployer pour mener les opérations. Mais il y a aussi toute une dimension système d’information qui relève de notre responsabilité, pour toute la préparation des expéditions et leur suivi. C’est le SILRIA (Système d’Information Logistique de suivi de la Ressource Inter-Armées)n dont nous avons fêté les 10 ans l’année dernière avec le titulaire du marché, Capgemini. Le SILRIA compte près de 10.000 utilisateurs au sein des armées.
SC Mag : Quels sont les autres grands défis qui animent le CSOA aujourd’hui ?
Fabrice Feola : Ce défi de structurer la base industrielle se double d’un autre, celui de la préparer pour une hypothèse d’engagement majeur, notamment en réfléchissant au type de contrats et à la nature des investissements que l’on devrait proposer. C’est une réflexion en cours. Comment peut-on investir dans cette base industrielle pour que les moyens soient prêts et disponibles au moment où on en aura besoin ? Quel serait le montant de ces investissements et comment pourrions-nous les programmer financièrement si la décision d’aller dans cette voie était retenue ? Le 3ème défi, c’est celui de la mobilité militaire en Europe. Aujourd’hui, pour ce qui est de la voie aérienne ou de la voie maritime, les mouvements sont relativement fluides au sein du territoire européen. Mais pour ce qui est de la voie de surface, voie ferrée ou voie routière, ce n’est pas du tout le cas.
SC Mag : Comment expliquez-vous cela ?
Fabrice Feola : parce que l’organisation mise en œuvre notamment pendant la guerre froide, qui prévoyait tous ces mouvements, ces débarquements alliés, ces nécessités de transit sur le territoire, tout cela a été oublié. C’est pour cela que la commission de l’UE s’est emparée de ce sujet et vient de produire au mois de novembre dernier un paquet Military Mobility avec un certain nombre de propositions qui ont vocation à être transformées en règlement, par exemple en ce qui concerne le raccourcissement des délais d’obtention d’autorisation de transit sur les territoires.
SC Mag : Quelle est selon-vous la grande différence entre la prestation logistique du monde civil et celle du monde militaire ?
Fabrice Feola : Ce qui les rapproche, c’est l’obligation de résultat et d’implication dans la mission, qui doit être réalisée dans les temps et à l’endroit prévu. Mais la grosse différence, ce sont les conséquences en cas d’échec car au bout du soutien, de la projection, nous savons tous au CSOA qu’il y a des femmes et des hommes qui combattent sur le terrain et qui peuvent payer de leur vie le prix d’un retard…
Propos recueillis par Jean-Luc Rognon